Daniel Nadaud, l’espace en partition

Méconnu, l’art campanaire (cloches, sonnailles et carillons) représente pourtant un patrimoine original et très diversifié. Pris ensemble ou séparément, ces sons ravivent la mémoire des hommes, saturée par d’innombrables sollicitations sensorielles, la plupart éphémères. Ainsi, siècle après siècle, dans des lieux et des cultures très différents, le balancement des cloches, le son des carillons et le tintinnabule des sonnailles, a rythmé l’existence des êtres humains. Il y a des sons qui perdurent. Des silences, aussi. Et quand les deux se rencontrent, cela donne une curieuse partition, à la fois silencieuse et tintinnabulante. Le chef de cet orchestre insolite s’appelle Daniel Nadaud. Ecoutons-le.

Daniel nadaud dans les granges 1

 

 

 

 

 

 

 

 

Oeuvre de daniel nadaudDans le Parc de l’Abbaye royale de Saint-Riquier, les visiteurs qui se promènent dans l’Allée de la Méditation, pourront découvrir sous les frondaisons de ses soixante-quatre tilleuls, une installation sonore constituée de quatre-vingt-quatre cloches en porcelaine, auxquelles s’ajoutent plus d’une trentaine de sonnailles métalliques, d’origine ovine ou bovine. L’ensemble est noué à un maillage de cordes croisées, qui en structure la répartition. Vue du sol, cette étrange partition, à la fois tangible et invisible, semble née de cette nef végétale. Vue du ciel, cela peut évoquer un rêve mathématique un peu fou, sorte de géométrie euclidienne prise dans les rets de la matière végétale. Un jeu sérieux étonnant, aussi rigoureux qu’espiègle. Tout-à-fait à l’image de l’artiste.

 

Lors de mes conversations avec Daniel Nadaud, j’ai eu le plaisir de découvrir un artiste rare qui a su préserver l’ingénuité et la candeur de l’enfance, tout en concevant des œuvres d’art très complexes, voire obsessionnelles, comme l’est son rapport au son des cloches. Pour Daniel, l’œuvre est d’ailleurs l’accomplissement de l’obsession première. L’artiste a grandi avec elles, avec aussi le tintinnabule des sonnailles. Et si le son le tire invariablement du côté du souvenir et de l’imaginaire, l’objet – central dans  son univers artistique et mental – le ramène toujours au mystère de la matière. Et de toute évidence, la matière sonore de la cloche est quelque chose qui préoccupe beaucoup Daniel.

 

Les clochesPour lui, l’œuvre d’art se doit d’être l’incarnation de l’obsession première et avec le son des cloches, des sonnailles et des carillons, si familiers et pourtant si étranges, c’est une histoire qui se renouvelle chaque fois. Daniel raconte volontiers, encore visiblement ému à cette évocation, combien le son de la cloche de l’église de son enfance, le ramène au souvenir douloureux de ses grands-parents. Longtemps le son de la cloche fut pour l’artiste un marqueur temporel associé à la discorde et à la contrainte.

 

Avec le temps, l’artiste explore l’univers sonore de la cloche, à travers le regard que d’autres créateurs ont posé sur elle, notamment Odilon Redon. Il prend ses distances vis-à-vis de l’émotion suscitée par l’objet, mais garde intactes sa curiosité et son enthousiasme par rapport au potentiel artistique de ces objets sonores. Pour Daniel, il y a plusieurs « sons de cloche », qu’il découvre peu à peu : le métaphysique, le fantomatique, mais aussi le comique. A force de travailler sur cet objet, il découvre que c’est la porcelaine, née du feu, qui offre le plus de possibilités sonores. Il joue avec les paradoxes, faisant au gré des installations sonores qui utilisent autant les aspects visuels que sonores, émerger des univers vibratoires variés. Etonnant pour une matière dite « morte ». Et si, pour l’artiste, tout tenait dans le rapport entre les choses – matière, air, vibration et pensée – plutôt que dans la chose elle-même ?

 

Daniel nadaud« J’ai toujours dessiné, je dessine tous les jours », m’a confié Daniel. Ce dessinateur compulsif à l’imagination foisonnante et au regard mordant, est aussi un passionné de géométrie. Dans ses installations, ce qui l’intéresse le plus c’est la figure de la constellation. C’est elle qui amène le travail sur le maillage, la répartition des objets sur cette toile « sonore » et enfin, l’émergence d’une musique aléatoire. Animée par le souffle imprévisible du vent, celle qui se trouve actuellement dans l’Allée de la Méditation du Parc de l’Abbaye royale de Saint-Riquier, met l’espace en partition au gré des interprétations, des humeurs ou de la météo du moment. Une musique naturelle qui rappelle un peu celle des troupeaux mis à l’estive, ou peut-être encore celle accompagnant les prières. Avec sa Partition ombragée et tintinnabulante, Daniel Nadaud a réussi un tour de force tout en douceur : attirer notre attention sur le bruit étonnant que fait le monde quand l’imaginaire s’en saisit.

 

Ariane Kveld Jaks