Noureddine Ferroukhi - résidence Odyssée 2015

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À l’occasion de l’exposition Anima/Animal, qui se tient à l’Abbaye royale de Saint-Riquier du 19 avril au 31 décembre 2015, nous avons rendu visite à Noureddine Ferroukhi, artiste plasticien algérien, actuellement en résidence parmi nous. Celui-ci nous a ouvert les portes de son appartement, de son atelier de travail et de son imaginaire artistique. Visite guidée…

 

 

 

 

 

Home sweet home :

 
 

Un appartement d’artiste, ça ressemble à quoi ? Celui de Noureddine Ferroukhi vous accueille à bras ouverts, avec ses grands espaces ouverts, ses larges fenêtres baignées de lumière, ses toiles, ses couleurs, ses pinceaux, sa musique, mais aussi et surtout, sa personnalité. Car dans l’appartement du peintre, partiellement aménagé en atelier, tout ressemble à l’appartement de… Noureddine ! « J’aime habiter les lieux où je transite, les aménager à ma façon. Quand je voyage, je recrée dans chaque lieu, mon espace intime. Et ici, à Saint-Riquier, je me sens chez moi ».

 

 

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Un café serré, pour bien commencer la journée !

 

 

Des nuits blanches, des ombres et des moines

 
 

Confortablement installés dans le salon de Noureddine, tasse de café en main, le peintre nous parle de son arrivée à l’Abbaye royale de Saint-Riquier, de ces lieux si imposants, si chargés d’histoire et pourtant si silencieux, une fois la nuit tombée. « Au début, j’ai vraiment eu du mal à m’endormir », nous confie Noureddine, « Il y avait trop de silence et personne à proximité pour le rompre. J’ai passé beaucoup de nuits blanches, mais jamais vraiment tout seul, car depuis mon arrivée, je ressens très fortement la présence des moines qui ont vécu ici. Même les ombres de Saint-Riquier s’intègrent très bien dans mon imaginaire, elles accompagnent mon travail ».

 

 

 Sage comme une image ?

 

 

Il y a du miniaturiste en Noureddine. Assis devant sa toile, pinceau en main, il peint, modifie une touche de ci de là, s’arrête un instant, puis reprend. « J’aime être très proche de mon travail, j’ai besoin de ce contact tactile avec ce que je fais ». Dans son atelier, Noureddine travaille sur un retable, qu’il a intitulé Le mouton enchanté. Sur les trois grands panneaux, se déroule l’histoire d’Adam et Ève, revisitée par Noureddine, en revendiquant le droit à l’amour charnel, libéré de toute censure, religieuse ou idéologique.

 

 

 

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Le mouton enchanté © Ariane Kveld Jaks
Retable sur toile
148 x 420 cm

 

 

 

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Justement, en s’approchant au plus près de cette image de l’amour libre, on s’aperçoit que rien n’est tout-à-fait comme il y paraît. Chaque détail, chaque touche de couleur, raconte une histoire qui célèbre l’animal, l’être humain, la fête des sens et la beauté. « Je suis parti du cheval ailé, puis du mouton enchanté, pour arriver enfin, non pas tellement à Adam et Ève en tant que tels, mais plutôt à Lui et Elle, Houwa et Hiya, le premier homme et la première femme ». C’est ce contraste entre le grand format de cette œuvre et le traitement minutieux de chaque détail qui contient un monde en soi, qui rend la peinture de Noureddine Ferroukhi, si intéressante.

 

 

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« Je revendique l’amour réel par la beauté de la chair »

© Ariane Kveld Jaks

 

 

 

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Le mouton enchanté (détail) © Ariane Kveld Jaks

 


 

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Le mouton enchanté (détail) © Ariane Kveld Jaks

 

 
 

« L’animal est avec moi depuis toujours »

 

 

Noureddine et l’animal, c’est une histoire ancienne, un compagnonnage sans cesse réinventé, qui puise sa source dans l’imaginaire foisonnant et sensuel du peintre. « L’animal fait partie intégrante de mon monde intérieur, on le retrouve partout ». Sur ce, Noureddine me montre ses carnets de dessins remplis de croquis d’animaux, souvent anthropomorphisés, de visages étranges, ou encore d’êtres hybrides dissimulés dans une forêt de mots, qui sont autant de signes qui renvoient à cette communion de l’être humain avec l’animal. Une symbiose.

 

 

 

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« Boraq » © Ariane Kveld Jaks

 

« Il n’y a pas de véritable différence entre l’animal et l’humain »

    

 

« Un tableau n’est jamais fini ! »

  

 

Tandis que Noureddine Ferroukhi me parle avec enthousiasme de son travail, mon regard se pose sur cet appartement chaleureux, dans lequel chaque objet renvoie à l’imagination prolifique du peintre. Sur le bord de la fenêtre du salon, une chaussure de femme en papier mâché, réalisée par l’artiste. Sur les murs et les rebords de fenêtres, des croquis simplement punaisés, d’autres encadrés.

 

 
 

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Appartement avec vue

 

 

 

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Pas de tapis magique, mais un soulier qui invite au voyage !

 

 

Alors qu’il était encore en apprentissage dans l’atelier de David, le peintre français, Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), se faisait remarquer par ses collègues, qui admiraient, dans son art, la sensibilité du contour et l’extraordinaire précision du modèle. Le peintre avait coutume de dire qu’un tableau lui paraissait fini quand le dessin en était achevé. Mais pour Noureddine, un tableau n’est jamais vraiment fini et il n’hésite pas à le reprendre, afin de lui donner un autre souffle. « Peut-être ce désir de reprendre, encore et encore, un tableau, correspond-il à ma peur du vide ? » Le peintre sourit.

 

 

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« C’est un peu une histoire que je raconte, à travers ma peinture »

 

 

 

Un paradis subtil

 
 

À l’image du tableau jamais achevé de Noureddine Ferroukhi, il y a, dans Le mouton enchanté, une invitation à se joindre et à réinventer cette histoire d’amour, de sensualité et de célébration de la vie, loin des interdits religieux ou moraux. Et même si il y a beaucoup d’ambivalence dans cette peinture : d’un côté, elle évoque le bonheur de la réunion érotique, et de l’autre elle semble présager de la nostalgie du paradis perdu, on ne peut rester insensible à l’énergie vitale et subtile, qui traverse ce triptyque, à sa richesse décorative et à sa grande expressivité. Cette vision syncrétique du paradis perdu et de l’amour sans entrave, où se mêlent les symboles et les styles, son absence de profondeur spatiale, ainsi que son aspect monumental, rappelle l’univers plastique de Gustav Klimt, tout particulièrement dans son tableau Le baiser (1908-1909).

 
 

 

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13Le mouton enchanté (détail)
© Ariane Kveld Jaks

 

 
 

 

Des corbeaux très british 

  

 

Dans le film Les oiseaux d’Alfred Hitchcock, la population de Bogeda Bay est terrorisée par les attaques répétées d’oiseaux, pourtant familiers. Ces oiseaux deviennent, dans le regard du réalisateur, une menace diffuse, mais toutefois bien réelle. Depuis les fenêtres de son appartement, le peintre Noureddine Ferroukhi ne se lasse pas d’observer le ballet ininterrompu des corbeaux, qui se posent à tour de rôle, sur le gazon du parc de l’Abbaye. « Je les trouve si étranges. Ils me font peur, comme les oiseaux de Hitchcock. Mais j’aime cette étrangeté, ce contraste du noir sur le vert. Je sens qu’il y aura des corbeaux dans mon prochain travail ».

 

 

 

 

 

Sur la pointe des pieds…

 

 

Le regard rêveur de Noureddine se pose de nouveau sur son travail, avec lequel il entretient une relation très profonde, presque sentimentale. « Je ne veux pas que ma peinture se perde dans l’espace. Je veux qu’elle fasse partie de moi-même, y compris lorsqu’une de mes œuvres quitte mon atelier ».

 

 

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Noureddine Ferroukhi
© Ariane Kveld Jaks

 

 

On le comprend. Tandis que je m’apprête à quitter sur la pointe des pieds l’appartement du peintre, je pense à cette histoire d’Adam et Ève, à cet Éden à jamais disparu, mais dont l’art perpétue le souvenir inlassablement. Finalement, c’est peut-être ça que j’aime dans ce Mouton enchanté : ce mélange insolite entre l’Orient et l’Occident, entre l’homme et l’animal, entre l’homme et la femme, entre l’élan et l’attente et enfin, entre le monde apparemment clos de la peinture et tout ce monde tumultueux, dehors, à portée de notre regard. Un peu comme depuis un moucharabieh*. 

 

 

*Panneau de bois ajouré, placé à une fenêtre ou à un balcon et permettant de voir sans être vu

 

 

Ariane Kveld Jaks

 

 

Pour aller plus loin :

 

Groupe Essebaghine :

http://www.algeriades.com/essebaghine/article/essebaghine

 

Exposition Cadavres exquis - Suite méditerranéenne Musée Granet Aix-en-Provence :

http://www.museegranet-aixenprovence.fr/media/presse/dp_exquis_bdefv4.pdf

  

INHA Institut National de l’Histoire de l’Art :

http://www.inha.fr/fr/recherche/chercheurs-invites/en-2012/ferroukhi-nourreddine.html

  

Culturebox :

http://culturebox.francetvinfo.fr/expositions/15-artistes-pour-une-belle-suite-mediterraneenne-a-aix-en-provence-132113

Noureddine Ferroukhi

Photo integreeDans le cadre du Programme de Résidence Odyssée, l’Abbaye royale de Saint-Riquier a le plaisir d’accueillir le peintre algérien Noureddine Ferroukhi. Noureddine Ferroukhi, artiste plasticien, a participé à diverses expositions collectives et individuelles, tant en Algérie qu’à l’étranger. Outre son métier de peintre, Noureddine Ferroukhi est également commissaire d’expositions et historien de l’art, discipline qu’il enseigne à l’École Supérieure des Beaux-Arts d’Alger. Installé jusqu’au 18 avril dans ces murs chargés d’histoire, l’artiste s’est attelé à la production d’une œuvre d’art surprenante, qui interroge la notion de désir et celle de liberté d’expression, à mi-chemin entre les cultures occidentale et orientale.

 

L’obscur objet du désir :

Contrairement aux idées reçues, nous explique N. Ferroukhi, la représentation du corps n’est pas strictement liée à l’art occidental. Les poètes, tout comme les illustrateurs musulmans, ont beaucoup célébré la femme et les plaisirs charnels. Ainsi, le poète persan Omar Khayyâm, écrit-il dès le XIème siècle, dans ses Rubayât :

 

 

Puisque ce monde est triste et que ton âme pure, 
O mon amie, un jour, doit aller chez les morts, 
Oh ! Viens t’asseoir parmi les fleurs sur la verdure, 
Avant que d’autres fleurs s’élèvent de nos corps.


 

Pour Noureddine Ferroukhi, l’art, la création, ne peuvent donc se concevoir sans désir. L’esprit et la chair sont un, unis dans une même célébration de la beauté et de la vie. Ce discours engagé et passionné sur la nudité et le corps, cet obscur objet du désir, est d’autant plus complexe que les interdits et les tabous diffèrent d’une civilisation à une autre et, bien sûr, d’une religion à une autre. 

  

Le foisonnement de l’image :

En arrivant à l’Abbaye royale de Saint-Riquier, Noureddine Ferroukhi a été surpris et charmé par le calme des lieux, dans lesquels, nous a-t-il confiés, il se sent très inspiré. L’isolement et le silence lui permettent de se consacrer pleinement à la création d’un triptyque, Le mouton enchanté, qui raconte l’amour. Reprenant notamment le récit d’Adam et Ève dans la Genèse, le peintre en revisite le thème, après avoir découvert l’abbatiale, en en renouvelant, à sa façon, le contenu iconographique. « C’est un clin d’œil à la spécificité de cet édifice. Le christianisme lui aussi a combattu la chair et mis des interdits sur la nudité et sur le désir ». Puisant son inspiration dans la miniature algérienne de Mohamed Racim (1896-1975), l’artiste en enrichit le contenu en y introduisant un sujet occidental, le thème du nu dans une attitude érotique. Rappelons que c’est Mohamed Racim qui, le premier, accèdera à une véritable reconnaissance artistique, durant la période coloniale française. C’est dans ce foisonnement de l’image qu’a lieu, selon le peintre, la rencontre entre l’Orient et l’Occident. 

 

À un détail près :

Nourredine article

Dans cette peinture en cours de réalisation, se mêlent figures peintes et dessinées, « un mélange insolite de kitsch et de référents fétiches de l’imaginaire populaire, ainsi que de récits illustrant des états d’âme à la fois pessimistes et joyeux », nous confie Noureddine. Toute cette profusion visuelle prend naturellement sa place sur la toile ; les aspects techniques et mentaux ; l’univers citadin algérois ; le monde clos des femmes, tant le travail du peintre est méticuleux et son univers artistique proche de celui de la miniature. Tout tient à un détail près, vibre et raconte une histoire d’amour, de désir et de liberté.

 

L’esprit des lieux :

D’abord surpris par la « nudité » apparente du paysage picard, l’artiste a vite découvert que l’esprit des lieux lui permet une véritable communion avec lui-même. Ainsi, l’abbaye, le parc à peine troublé par le vol de quelques corbeaux et l’abbatiale, sont-ils autant d’occasions de découvertes et peut-être, de nouvelles sources d’inspiration. Noureddine Ferroukhi le souligne : Le mouton enchanté est une allusion aux contes des Mille et une nuits et à l’attente de l’amour. Une polysémie de l’image, qui s’exerce sous le regard du spectateur. À ne pas manquer donc, lors de la prochaine exposition Anima Animal, qui se tiendra ici même, du 19 avril au 31 décembre 2015 et présentera le travail de plasticiens contemporains réunis par Évelyne Artaud, commissaire de l’exposition et de Jean-Pierre Balpe, commissaire pour l’art numérique.

 

 

Ariane Kveld Jaks