Marcy Milks - résidence Odyssée 2015

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De l'autre côté du miroir

« Les espèces qui survivent ne sont pas les espèces les plus fortes ni les plus intelligentes, mais celles qui s’adaptent le mieux aux changements »

Charles Darwin « De l’origine des espèces », 1859

 

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Depuis le 19 juillet 2015, l’artiste, photographe et designer américaine Marcy Milks est en résidence à l’Abbaye royale de Saint-Riquier dans le cadre du Programme Odyssée. Marcy qui est une créatrice aux multiples talents, utilise beaucoup l’outil d’A.A.O. ou l’art assisté par ordinateur. C’est le cas notamment pour le projet qui l’a amenée à l’Abbaye royale de Saint-Riquier, une installation baptisée « La Population », créée entièrement par ordinateur et à l’aide de l’impression 3D. Vu de loin, la création numérique sur laquelle travaille Marcy est assez complexe et peut paraître un peu abstraite, éloignée de la réalité. Il n’en est rien. Dans l’univers artistique de Marcy, tout comme dans celui de Lewis Carroll, l’auteur d’Alice au pays des Merveilles, rien n’est jamais tout à fait comme il y paraît. Passons donc de l’autre côté du miroir. 

 

 

Comment faire une bonne impression ?


La genèse d’un projet artistique est souvent mystérieuse, voire surprenante. Pour Marcy, tout a commencé dans un train, quelque part aux États-Unis. Frustrée par le caractère répétitif et peu créatif de son précédent travail de designer, elle a eu envie de créer quelque chose qui serait un reflet fidèle et inspiré de la vie, avec toute sa complexité, son poids de chaos et sa richesse. Décidée à donner à son projet artistique une ampleur à l’image de la vie réelle, Marcy se tourne rapidement vers l’impression 3D, seule capable de lui permettre une installation prévue pour 20 000 personnages et cela à un moindre coût. Le principe de l’impression 3D est de reproduire un objet à partir de sa modélisation, réalisable grâce à un logiciel de CAO. Une fois le fichier prêt, l’imprimante crée l’objet souhaité en appliquant plusieurs milliers de couches de matières successives, en fusionnant et créant un liant spécifique, sans passer par la création d’un moule ou d’un outillage préalable. Cette technologie utilise beaucoup les matières plastiques et résines, dont les caractéristiques techniques sont idéales pour l’impression 3D. Elle est aussi plus rapide et relativement peu coûteuse, grâce à l’absence de phase de prototypage.

 

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Une américaine en Picardie


Pour Marcy, fascinée par l’extrême diversité de l’espèce humaine, « La Population » est un voyage, une odyssée même, qui l’emmène du côté de la photographie, de la biologie, du design, de la sculpture et de la technologie, mais aussi sur le « Vieux Continent », où elle poursuit sa quête d’un « échantillon représentatif » de la condition humaine. Comme Alice, Marcy est d’une curiosité insatiable envers son prochain et d’une courtoisie exemplaire. Comme Alice, Marcy voyage beaucoup : quarante-cinq pays à ce jour et deux fois le tour des États-Unis, pour enfin poser ses valises en Picardie, à l’Abbaye royale de Saint-Riquier. 
 

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Comme Alice


Et comme Alice, Marcy est très attentive aux êtres issus de son imagination et aux histoires toutes uniques et portant toutes semblables, de Brooklyn à Wellington en Nouvelle-Zélande et de Canterbury en Angleterre, où elle a également résidé, jusqu’à Saint-Riquier cet été. Comment voit-on la Picardie, quand on vient de New York ? De toute évidence, l’artiste américaine s’y sent bien et apprécie énormément le silence et l’espace offerts, tous deux propices à la réalisation de son travail. C’est aussi l’occasion pour elle de pratiquer son français appris en Nouvelle-Zélande, alors que Marcy et son époux Eric, se préparaient à venir vivre en France. Nice, puis Paris. Et de là, la Picardie !

 

 

20 000 lieues sous les mers ?


Qui ne se souvient de 20 000 lieues sous les mers, le roman d’aventures sous-marines de Jules Verne ? Le poulpe géant qu’affronte l’équipage du Nautilus, et qui fascinait tant le Capitaine Nemo, tenait encore de la légende lorsque le livre fut publié en 1869. Cet animal étrange et à l’intelligence extrêmement développée, est une des figures emblématiques de « La Population » imaginée par Marcy et ce n’est certainement pas un hasard. Avec le rhinocéros et la girafe et bien d’autres créatures encore, l’artiste a tenté d’imaginer quelles sortes de mutations les espèces, y compris l’espèce humaine, pourraient subir dans un futur tellement proche qu’il ressemble déjà à du présent. Placée sur une large table blanche, dans une salle aux murs également blancs, chaque membre de « La Population », pour le moment encore limitée à 300 personnages, semble émerger de cet environnement laiteux qui accentue d’autant l’idée de métamorphose. 
 

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Du Crotoy à Brooklyn


Et dans cette aventure de la vie, qui dans le cas du travail de Marcy commence avec un ordinateur et un logiciel de graphisme, tout est documenté et classifié, à la façon des biologistes. Mais n’allez surtout pas croire que les aspects très techniques de « La Population » tiennent lieu d’histoires. Il y a dans la figure du poulpe, à la fois monstre et dieu, toute la puissance de l’imaginaire du roman géographique vernien, décuplée par celle visionnaire de l’artiste numérique. D’ailleurs, au-delà du choix de cet animal, les deux créateurs partagent ce même intérêt pour la condition humaine, sa solitude et  son aliénation profonde, mais aussi son potentiel de régénérescence. Rédigée en 1868 dans sa villa « La Solitude » à quelques encablures seulement du Crotoy, 20 000 lieues sous les mers, l’œuvre de Jules Verne, trouve un écho puissant et inédit en celle de l’américaine Marcy Milks. Et si les poulpes bipèdes et munis de poumons étaient pour demain ?

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Après mûre réflexion


Passée de l’autre côté du miroir en compagnie de Marcy, j’ai été saisie par le soin que l’artiste a pris afin de donner à « la Population » toute la complexité de la vie. Et si l’évolution des espèces n’était plus une affaire d’adaptation aux changements, mais plutôt celle de choix personnels rendus possibles grâce aux nouvelles technologies ? Pour Marcy, si la combinaison des profils génétiques des animaux avec ceux des humains n’est pas nouvelle, ce qui a changé c’est la finalité. Que modifie-t-on et pourquoi, si ce n’est pour survivre ? Peut-on évoluer « à part » sans prendre en considération les éventuelles conséquences sur l’espèce et enfin sur le milieu ? Et comment se définir, quand tant de soi est altéré ? Ce miroir que nous tend « La Population », nous permettra-t-il de libérer nos esprits, comme la technologie est supposée le faire ? Et quel cadre plus propice pour cette réflexion, que celui de « L’Abbaye des écritures, à l’ère du numérique » ?


Ariane Kveld Jaks

 

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Pour aller plus loin

http://marcymilks.com/the-population/

http://madmuseum.org/learn/marcy-milks

https://ello.co/marcymilks

https://www.youtube.com/watch?v=AikGQztYi7c

Interview Marcy Milks - Abbaye royale de Saint-Riquier

Interview - Fin de résidence Odyssé - Marcy Milks -Abbaye royale de Saint-Riquier - Baie de Somme