Olga Georgievskaya - résidence Odyssée 2015

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Interview de Olga Georgievskaya - Abbaye royale de Saint-Riquier

8 septembre 2015 - Sonate pour 2 violons - interprétation et transcription de O.Georgievskaya

Interview - fin de résidence - Olga Georgievskaya - Abbaye royale de Saint-Riquier

Olga Georgievskaya ou la musique de la pensée

 

À quel moment la musique existe-t-elle ? Lorsqu’elle est écrite sur la partition musicale ou bien lorsqu’elle est jouée ? Cette question que se pose depuis toujours tout musicien, n’est pas futile. Elle est même au cœur de toute création artistique, puisqu’elle interroge le statut de l’œuvre. En accueillant la grande pianiste russe et concertiste prestigieuse Olga Georgievskaya à l’Abbaye royale de Saint-Riquier dans le cadre des résidences internationales d’artistes « Odyssée », nous étions assurés d’un double bonheur : celui d’entendre de l’excellente musique et celui d’approcher de plus près la « fabrique de la musique », en compagnie d’un guide exceptionnel.

 

 

Entendre la musique ?

 

Au cours d’une de nos nombreuses conversations à bâtons rompus, j’ai confié à Olga mon étonnement admiratif devant les personnes capables d’entendre la musique dans leur esprit. Comment devient-on musicien ? Dès l’âge de cinq ans, Olga commence son éducation musicale : cours de piano, collège, puis direction le conservatoire. Plus le temps passe et plus Olga réalise que sa vie ne peut se passer de musique. Elle se présente donc au concours d’entrée du Conservatoire Tchaïkovski de Moscou. Elle est tellement sûre de sa vocation, qu’elle ne postule nulle part ailleurs. Ce sera Moscou ou rien. Après cinq années intensives dans ce conservatoire et deux années supplémentaires de perfectionnement, Olga conclut son parcours sans faute avec le titre de Docteur en musique ès science pour ses recherches consacrées à la polyphonie dans la musique de Rachmaninov. Après tout ce temps passé à s’approprier le langage musical, la musique qu’entendait Olga depuis sa petite enfance a-t-elle changé ? Ou bien est-ce la même que l’on entend mieux ?
 

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Une pédagogue hors-pair

 

De la musique dans la tête et au bout des doigts, il n’y a qu’un pas à franchir pour l’enseigner à d’autres. Olga le franchit tout naturellement, en devenant professeur de piano et sous-chef de la chaire à la Faculté de Musique de l’Université Municipale Pédagogique de Moscou. Elle donne aussi des cycles de conférences et des master-classes dans des établissements d’enseignement de divers pays. C’est l’occasion pour cette musicienne extrêmement attentive à cerner au plus près « l’âme de la musique », d’insister sur l’absolue nécessité pour tout bon musicien de développer son écoute et sa richesse intérieures. Et même si enseigner la musique quand on est musicien est plutôt répandu en Russie, Olga apprécie particulièrement cette gymnastique intellectuelle. Ainsi, chaque cours et chaque master class lui permettent-ils de multiplier les approches artistiques et de découvrir de nouvelles sensibilités musicales. On ne s’étonne plus, dans ces conditions, de trouver tant de Russes « dans les bras d’Orphée », la station fédérale de radio qui diffuse les concerts d’Olga.

 

 

Un clavier bien tempéré

 

« Toute œuvre d’art contient en soi plusieurs niveaux d’interprétation ». Olga insiste, la musique demande une grande subtilité d’écoute et d’attention à la personnalité et au langage du compositeur. C’est pourquoi l’art de la transcription musicale, auquel Olga consacre une bonne partie de son temps de travail quotidien, est un exercice de haut vol. Ce va et vient constant entre l’abstraction et la réalité de la musique, entre l’univers intérieur du compositeur et celui du transcripteur, requiert tout le talent et l’expérience du musicien. Seule cette disponibilité totale à la « voix de la musique », peut lui permettre de créer, à partir de l’œuvre originale, une œuvre nouvelle qui transcende, mais sans trahir la partition première. C’est sur ce clavier bien tempéré que l’art d’Olga se déploie, créant à partir de chaque note un nouvel être de musique. Tout naturellement, celle-ci est donc l’auteur de nombre de transcriptions de concert pour piano qui ont été exécutées à plusieurs reprises, en Russie, en Italie, en Finlande, en Ouzbékistan et aux États-Unis.
 

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La musique des sphères

 

Saviez-vous que le soleil résonne en sol dièse ? Que chacune des étoiles qui lui ressemblent possède sa propre signature musicale ? Non, il ne s’agit pas de science-fiction, mais d’une réalité scientifique. Pour les anciens Grecs, le monde céleste était considéré comme parfait et le ciel s’apparentait à un concert perpétuel, la « musique des sphères ». Oui, mais voilà, entre temps le monde occidental s’est habitué à compartimenter les disciplines et les compétences. Et même si plus rien n’est véritablement parfait ici-bas, cette quête de l’unité de la matière et de l’esprit, du scientifique et de l’artistique, préoccupe Olga au plus haut point, elle qui se passionne pour l’astrophysique presque autant qu’elle le fait pour la musique. Saviez-vous qu’Einstein jouait du violon et Planck du piano ?

 

 

L’essentiel, c’est la forme

 

Qu’est-ce que la musique ? Fidèle à sa quête de l’exactitude et de la vérité des choses, Olga me confie sa perplexité devant la polysémie du terme. J’insiste pour obtenir d’elle une définition qui puisse me satisfaire, car même si tout le monde aime la musique, quelque qu’elle soit, peu nombreux sont ceux qui s’accordent sur une définition unique. Si la partition fournit un ensemble cohérent de points de repère (hauteur de notes, durée, dureté, rythme et intensité), cela ne suffit pas à faire de la musique. Alors quoi ? Où et comment la musique s’incarne-t-elle le mieux ? En russe, on dit « L’architecture, c’est de la musique figée » ! Donc, me dit Olga, l’essentiel, c’est la forme, et en musique aussi. Tout comme l’architecte, le musicien véritable c’est celui qui est capable de « voir » la forme, avant qu’elle ne s’incarne dans la matière. Si l’un la perçoit dans le son et l’autre dans les lois de la physique, le point commun c’est le temps et l’espace. Immédiateté ou durée, la musique tout comme l’architecture se déploient dans le temps et l’espace, à la recherche de l’équilibre absolu.
 

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Ah, cette âme russe !

 

Qui n’a pas rêvé de monter à bord du Transsibérien ? De promenades en traîneau dans les forêts immenses de Sibérie ? Qui ne s’est pas imaginé parcourir la Mère Russie, en lisant Michel Strogoff ? Qui n’a pas eu l’âme chavirée par les chants de l’Eglise orthodoxe ou ceux de l’Armée Rouge ? Qui, enfin, n’a pas tremblé à la lecture de Crimes et Châtiments ? Ah, cette âme russe ! Mais au fait, de quoi s’agit-il au juste? Olga me sourit et me retourne la question. Pourtant, le cliché a la vie dure. Vu d’ici, l’âme russe, c’est ce sentiment inné de la vastitude et de l’instabilité du monde, cette propension au romantisme, à la violence des sentiments et des émotions, un sens profond du destin, enfin. Alors, vrai tout ça ? Sans doute que non. Même si je ne puis m’empêcher de projeter en la présence d’Olga, un peu de chacun de ces clichés. Après tout, est-ce ma faute si Olga parcourt autant de distances en Russie et surtout en Sibérie ? Si elle donne fréquemment des concerts, dans des villes aux noms mythiques, tels que Krasnoïarsk, Barnaul, Tomsk, Arkhangelsk, Mourmansk, Oulianovsk, Poliarnyy, Severomorsk, Maïkop, Kandalakcha, Belgorod, Golitsyno, Novgorod ou Pskov ? Ou si elle emprunte chaque jour le fameux métro de Moscou, celui-là même dans lequel s’était réfugié Staline, pendant la Grande guerre patriotique ?



 

Impressions picardes

 

Sur la route l’emmenant vers l’Abbaye royale de Saint-Riquier, les paysages français défilent les uns après les autres devant les yeux émerveillés d’Olga. Pour cette musicienne qui a déjà beaucoup vu du monde, la France est un étonnement et un ravissement uniques. Ici, tout la surprend : la variété des paysages et de l’urbanisme, la faible densité démographique, le calme de la vie quotidienne, la beauté de la nature et de l’architecture et surtout, ce mélange insolite entre ruralité et culture. Ces impressions picardes sont pour elle source de bonheur et d’inspiration renouvelés. Après avoir visité des lieux aussi divers que Dieppe, Ault, Arques-la Bataille, Criel-sur-Mer, Saint-Valery-sur-Somme, Cayeux-sur-Mer, Le Tréport et Varengeville-sur-Mer, Olga m’explique combien toutes ces découvertes vont l’aider à encore mieux apprécier la musique française. Et pouvoir fêter son anniversaire en Picardie, quand on est une pianiste moscovite née en Ukraine, avouons que ce n’est pas banal.

 

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L’Abbaye de toutes les écritures

 

Dans le cadre de son projet de résidence d’artiste, Olga travaille sur deux fronts. Celui de la transcription musicale et celui en vue de la préparation d’un concert unique, qu’elle donnera à l’Abbaye royale de Saint-Riquier, le mardi 8 septembre à 20 heures. Ainsi requise par ces deux projets, Olga peut puiser à l’envi dans sa créativité et son expérience exceptionnelles et revivre à chaque répétition, le même bonheur musical qu’au conservatoire de Moscou. Car pour elle, la grandeur de l’Abbatiale correspond parfaitement à la grandeur de la musique. Dans ce lieu si propice à l’écriture musicale, à toutes les écritures (vocale, littéraire, liturgique), au-delà de la passion pour la création, le dénominateur commun c’est la recherche de ce langage universel, à travers une esthétique et une émotion chaque fois différentes. C’est sur ce clavier émotionnel et immensément beau qu’Olga Georgievskaya poursuit son dialogue avec tous les grands compositeurs du monde. Pianiste, soliste, pédagogue de la musique, chercheuse, passionnée et passionnante, Olga réunit en elle la puissance de l’émotion musicale et la complexité de l’esprit humain. Dense et délicate, sa musique, comme celle de Rachmaninov son musicien préféré, nous convie à cette fête inouïe : la musique de la pensée.
 

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Pour aller plus loin :

 

http://olgageorgievskaya.com/fr

 

Ariane Kveld Jaks