L’image latente : une promenade au fil de l’eau, en compagnie de Han Sungpil

Interview de Han Sungpil dans le cadre des résidences Odyssée - Abbaye royale de Saint-Riquier

 

 

« Ah ! Cette baie de Somme, à marée basse, humide, portée jusqu'à l'incandescence lumineuse, dans le silence de ces sables purs […] ».

Alfred Manessier, Extrait de Carnet 1 - Le Crotoy - 15 mai -30 juin 1977

 

 

Au pays du matin clair et frais

 

Carte coree du sud en anglais

 

Que savons-nous de la Corée, « Pays du matin clair et frais » ? Ou peut-être, doit-on dire, « des deux Corées » ? Peu de choses en vérité, mises à part les bribes d’information glanées de ci, de là dans la presse, à la télévision, dans les médias sociaux ou, pour certains d’entre nous, à la faveur d’un voyage, le plus souvent dans la seule ville de Séoul ? Chez les Occidentaux, la Corée n'évoque que de très rares souvenirs historiques : la guerre de Corée (1950-1953), les manifestations étudiantes des années 80 et les Jeux olympiques de Séoul. Pourtant, la politique de rayonnement a déjà produit ses effets avec l’accueil des grands événements internationaux, puisqu’après les Jeux olympiques de Séoul en 1988 et la Coupe du monde de football en 2002, la Corée du Sud hébergera les JO d’hiver à Pyeongchang en 2018. Alors, autant le dire tout de suite, bien que membre du G20, quinzième puissance économique mondiale, la Corée du Sud reste une puissance moyenne émergente encore relativement méconnue en Europe, en dépit de la « vague coréenne » hallyu, qui depuis le début des années 2000 a fait du soft power coréen, l’instrument idéal lié à l’essor des produits culturels coréens à l’étranger.
 

Korea seoul cheonggyecheon

 

 

 

 

 

 

 

 

En arrivant en Picardie

Han Sungpil nous vient de Séoul, en Corée du Sud. C’est un artiste visuel accompli, qui aime créer au moyen de la photographie, de la vidéo, d’installations ou encore du mapping. C’est actuellement un artiste en résidence à l’Abbaye royale de Saint-Riquier, dans le cadre du programme Odyssée de résidence internationale d’artistes. Sa présence en Picardie, bien que motivée par la réalisation d’un projet artistique, a quelque chose en plus, quelque chose que l’on pourrait qualifier de miraculeux. Si son univers plastique est éminemment visuel, Sungpil est également très impliqué dans tout travail artistique, dans toute action personnelle liés à l’exploration de la nature et aux problématiques environnementales. En arrivant en Picardie, Sungpil a découvert non seulement la Baie de Somme, mais aussi la peinture d’Alfred Manessier, l’enfant du pays et il en a été ébloui. C’est après cette première rencontre, qu’il n’a cessé de prolonger depuis qu’il est arrivé ici, que l’artiste a réalisé à quel point ce dialogue à trois voix – la sienne, celle de Manessier et enfin, celle de la Baie de Somme – allait progressivement lui permettre de créer un travail unique et inattendu, à la fois intime et universel, dans le temps et hors de celui-ci.

 


 

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Fuite dans la vie !

 

On entend souvent dire, à propos de la photographie, que c’est un medium « trompeur », puisqu’il est si facile de fabriquer de fausses images de la réalité, de les retoucher à l’envi, notamment avec l’aide de Photoshop. Bref, que la photographie et donc les photographes, ne nous proposaient pas un reflet « fidèle » de la vie, mais au contraire, un instantané, constat de leur incapacité à la saisir vraiment! Rien de tout cela ne s’applique au travail de Sungpil. Préoccupé depuis longtemps par les questions liées à la représentation du réel, l’artiste l’est également beaucoup par tout ce qui touche à notre rapport à la vie, à l’environnement et, par-dessus tout, à l’absolue nécessité de faire partie des deux à chaque instant. C’est d’ailleurs pour répondre à ce besoin profond d’immersion, de « fuite » dans la vie, par et grâce à l’art, que Sungpil bouge autant. Après seulement un mois de résidence ici, la Picardie n’a déjà plus de secret pour lui, sauf un et qu’il prend son tout son temps pour tenter de le percer : celui de sa rencontre avec le peintre Alfred Manessier.

 

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Pêcheurs de lumière

 

Qu’y a-t-il de commun entre le peintre picard Alfred Manessier (1911-1993) et l’artiste visuel sud-coréen, Han Sungpil (1972–) ? Réponse : la lumière ! Si pour Alfred Manessier, le grand peintre non figuratif, un des maîtres de la Nouvelle Ecole de Paris et le chantre de la Baie de Somme, la lumière s’est dégagée de tout espace de figuration pour n’être plus que son propre langage, pour Sungpil, elle est le ferment même de la vie, dont la manifestation est un miracle toujours renouvelé. Ainsi, parti chaque jour en excursion photos le long du littoral picard et normand, Sungpil est-il retourné presque chaque fois au Crotoy, arpentant sa plage et sa promenade à toute heure du jour et de la nuit, à la recherche de cette fameuse lumière de la baie. Et même si pour Manessier, souvent qualifié de mystique, intériorisant par la couleur et la lumière le spectacle du monde, celle-ci crée une dimension intemporelle et universelle du vivant, pour Sungpil, il s’agit d’une plongée dans le mystère des êtres et des choses, puis d’une remontée vers le visible de tout ce butin d’impressions et d’instants. Pour lui, comme il me l’a si joliment déclaré, « le pinceau, c’est la caméra ! ».


 

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Le bris des habitudes

 

En parlant et en me promenant avec Sungpil, j’ai découvert non seulement un artiste aussi talentueux que chaleureux et modeste, mais aussi un homme curieux de tout et de tous. A priori, cette curiosité semble aller de soi pour tout artiste véritable et plus particulièrement pour un artiste visuel, dont le contact permanent avec le monde et les êtres, est indispensable pour nourrir la créativité. Cependant, dans le cas de Sungpil, l’exercice est poussé jusqu’à ses ultimes conséquences. Toujours en mouvement, de pays en pays, de paysages en milieux urbains et de visages en visages, Sungpil est un étonnant et étonné voyageur, qui n’hésite pas à parcourir les steppes arides de Mongolie, les étendues glacées de l’Arctique et de l’Antarctique, la moiteur de la jungle indonésienne de Kalimantan, ou bien encore les sites des centrales nucléaires de Nogent-sur-Seine, ainsi que celles autour de Chaumont-sur-Loire, à la recherche de nouvelles idées, de nouvelles images ou de nouvelles sensations afin d’alimenter son imaginaire et son regard. Ce nomadisme actif et revendiqué par Sungpil et qu’il qualifie lui-même d’expérience vivante, c’est la conception du voyage qu’avait Marguerite Yourcenar et qui lui faisait dire à travers l’empereur Hadrien* « Peu d’hommes aiment longtemps le voyage, ce bris perpétuel de toutes les habitudes, cette secousse sans cesse donnée à nos préjugés. ».


 

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L’effet papillon

 

Connaissez-vous l’effet papillon ? Il s’agit d’une expression qui résume une métaphore concernant le problème fondamental de sensibilité aux conditions initiales de la théorie du chaos. Cette théorie a été introduite en 1972, lors d’une conférence à l'American Association for the Advancement of Science intitulée : « Prédictibilité : le battement d'ailes d'un papillon au Brésil peut-il provoquer une tornade au Texas ? ». Si, pour le météorologue américain Edward Lorenz, l’effet papillon est utilisé pour tenter de mesurer l’éventuel impact d’un battement d’aile de papillon sur l’atmosphère terrestre, il est facile de voir à quel point ses travaux sur le déterminisme peuvent concerner aussi le monde de l’art. Pourquoi alors ne pas voir, dans le travail de Sungpil et le regard qu’il porte sur le monde, un modeste mais néanmoins lumineux effet du battement d’ailes d’un papillon ? Ainsi, en photographiant la vie sauvage de la Baie de Somme, en filmant et en enregistrant chaque instant de la vie dans cet immense sanctuaire de beauté, l’artiste modifie-t-il notre vision du monde, tout en douceur et presque à notre insu.
 

 

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L’image latente

 

« J’aime l’heure entre chien et loup » m’a confié Sungpil, lors d’un de nos fréquents entretiens ; ce que les Anglais appellent l’heure bleue. Pour un photographe, c’est une heure magique, celle où la lumière déploie toute sa beauté, où toute la création semble se donner rendez-vous en un point précis de l’univers. Fidèle à ses habitudes de travail, c’est aussi l’heure à laquelle vous trouverez Sungpil dehors, généralement quelque part sur le littoral picard, avec tout son matériel de photographe, sa carte routière de Picardie et son insatiable curiosité aux aguets ! L’artiste, qui prépare une exposition sur sa rencontre avec le peintre Alfred Manessier et la Baie de Somme, qui sera présentée en trois langues : français, anglais et coréen, à l’Abbaye royale de Saint-Riquier, aime me parler de son travail et de ses découvertes. Pour lui, Manessier c’est l’artiste qui n’hésite pas à introduire ses sentiments, fût-ce de manière diffuse, à propos de la vie sauvage dans la baie. Tout est là, son amour de la vie et de ce paysage unique, ce fin maillage de lumière, de couleurs et d’eau, ce perpétuel mouvement des êtres et des choses. Manessier ne se lassa jamais de toute cette beauté. Pour lui, comme pour Sungpil aujourd’hui, l’essentiel c’est de « Ne jamais perdre de vue cet échange amoureux des ciels et des sables mouillés de la baie. Y revenir sans cesse. Tendre à une émotion toujours plus vive de cet espace marin » (Manessier, 21 mai 1991). Pour l’un comme pour l’autre, revenir encore et toujours à cet instant magique, où un fragment unique du monde est encore en attente d’être révélé à notre regard. L’image latente.

 

Ariane Kveld Jaks

 

*Mémoires d'Hadrien, Œuvres romanesques, Paris, Gallimard, Pléiade, 1991, p. 381.

 

Pour en savoir plus sur Han Sungpil :

www.hansungpil.com

Han Sungpil - Allée de la Méditation - Abbaye royale de Saint Riquier