Nithard par Pascal Quignard

"Pascal Quignard L'émerveillement des langues"

L'auteur de « Villa Amalia » signe l'histoire de jumeaux, Nithard et Hartnid, et la naissance du francais, le 14 février 842

En baie de Somme, l'abbaye de Saint-Riquier vit s'écrire l'histoire de France sous la plume des chroniqueurs francs, dont Nithard, petit-fils de Charlemagne, témoin le 14 févriei 842 des sel ments de Strasbourg et de la naissance de la langue française, cette « étrange brume » formée sur les lèvres des soldats au milieu d'une plaine gelée d'Alsace. «Rares let, sociétés qui connaissent l'instant de bascule du symbolique : la date de naissance de leur langue, les circonstances, le lieu, temps qu'il faisait. » Nithard l'historien fut le premier à écrire
en langue française. À l'étude, son frère jumeau, Hartnid, préférait la retraite et le voyage en compagnie des chevaux, dont le langage corporel, le coeur et le regard lui paraissaient plus francs que ceux de n'importe quel homme. Tous deux avaient pourtant reçu leur enseignement d'une même voix, celle de frère Lucius.

L'exploration d'un « jadis »
Photo article quignardEn haie de Somme, l'ahbaye de Saint-Riquier vit également s'écrire l'histoire d'amour entre un moine et le chaton qu'il avait recueilli un matin dans la neige. Le langage ne fut jamais une barrière entre eux, maîs le pelage entièrement noir de l'animal, soupçonné d'abriter le Mal, en devint une aux yeux des hommes. Longtemps après la disparition du petit animal, frère Lucius gardait en son « coeur incrustable » son souvenir inaltéré, le seul qu'il ne pouvait évoquer sans user d'une langue plus universelle encore, celledes larmes. « Je n'ai jamais ressenti aucun sentiment de nation. Aucun sentiment de territoire. Seules les langues m'émerveillent. » Poursuivant sonexploration d'un « jadis » jamais figé, Pascal Quignard s'intéresse à l'une de ses expressions les plus mouvantes : le langage et ses foi mes multiples, né d'une volonté humaine aussi bien qu'animale. À michemin entre le conte légendaire et la chanson de geste, l'histoire de Nithard et de son frère jumeau, Hartnid, constellée de bien d'autres destins - Hagus le nautomer, Sar la chamane, Berthe et Angilbert, fille et gendre de Charlemagne - progresse au fil de courts chapitres qui sont autant de fragments ciselés et uniques, mêlant aux faits historiques la grâce d'un instant dérobé, enfui à jamais. Dans la lignée du Dernier Royaume, cycle final de l'oeuvre inclassable de Pascal Quignard, Les Larmes demeurent fidèles aux errances éclairées de l'auteur, entre érudition et partage généreux des connaissances, sources intarissables de savoir, de beauté et d'émerveillement.

Livre quignard

 

Article du Journal du dimanche
paru le 18 septembre 2016
Laëtitia FAVRO

 

 

Mercredi 21 septembre 2016, Pascal Quignard était l'invité d'Augustin Trapenard dans l'émission Boomerang sur France Inter pour parler de son nouveau roman, Les Larmes, qui paraîtra le 28 septembre aux éditions Grasset.

 

« À mi-chemin, dans la plaine glacée, le vendredi 14 février, à la fin de la matinée, les deux rois et les chefs - les ducs des tribus - portent solennellement un serment de paix entre eux et concluent devant Dieu un pacte d'entraide - maléficiante, sacrée - contre Lothaire. C'est alors que, le vendredi 14 février 842, à la fin de la matinée, dans le froid, une étrange brume se lève sur leurs lèvres.

On appelle cela le français. »

Extrait du livre, Les Larmes,
de Pascal Quignard
éditions Grasset, 2016
(p.122)