Le jour où... J’ai retrouvé le petit-fils de Charlemagne

Octobre 2011. Anne Potié, nouvelle directrice de l’abbaye de Saint-Riquier, explore son domaine et monte sous les toits. Son pied heurte un carton. À l’intérieur, un crâne et des ossements…
 

Mme potie nithard02

À part la date exacte – c’était juste avant la Toussaint –, elle n’a rien oublié. Ni les cadavres de pigeons jonchant le sol. Ni le maigre faisceau de sa lampe électrique. Ni l’instant où son pied a heurté un carton ouvert, rempli de petits sacs en plastique contenant des ossements et un crâne. Sur le côté, écrit au feutre rouge, un nom : Nithard. «  J’étais accompagnée ce jour-là de Mme Martin, veuve d’un érudit local  », raconte Anne Potié. «  Qui s’écrie : «C’est formidable, on a retrouvé Nithard ! Mon mari le recherchait depuis vingt ans !»  ».

Le jour même, la directrice commence ses recherches. Mais qui était donc ce Nithard ? «  Je découvre très vite qu’il s’agit du petit-fils de Charlemagne, dont les parents étaient Berthe, fille de l’empereur, et Angilbert, riche seigneur envoyé par Charlemagne à Saint-Riquier pour y créer une abbaye majeure de l’empire carolingien.  »


Si Nithard n’est pas destiné à monter sur le trône, ses cousins le chargent d’une autre mission : écrire l’histoire, celle de leurs querelles et du partage de l’empire. Il rédige ainsi une Histoire des fils de Louis le Pieux, dans laquelle il reprend les serments de Strasbourg, par lesquels deux des frères se jurent fidélité contre le troisième. «  L’acte extraordinaire de Nithard est d’avoir écrit en tudesque – ancien allemand – et en pré-français ces serments prononcés oralement par Louis le Germanique et Charles le Chauve, chacun dans la langue de l’autre, afin d’être compris par le peuple. C’est la toute première fois qu’on écrit ces langues orales et Nithard, qui ose rompre avec le latin, donne ainsi ses premières lettres de noblesse au français. Sans cela, nous ne parlerions sans doute pas notre langue  », s’enthousiasme Anne Potié.

Grand érudit, père de la diversité européenne, comment Nithard a-t-il alors pu finir dans ce carton ?

On savait, grâce à des textes, qu’il avait été enterré sous le parvis de l’abbatiale. On savait aussi qu’il était mort d’un coup de hache sur la tête. En 1989, lors de fouilles sur le parvis, on trouve un sarcophage carolingien contenant des os – ceux de Nithard mais pas que – et un crâne fendu. L’ensemble est envoyé dans un laboratoire pour authentification… mais ne revient jamais. L’abbatiale étant propriété de la commune, le maire demande, réclame, exige… mais en vain. Plus rien… jusqu’à 2011.

Alors ? «  Le carton comportait un cachet de la poste, presque effacé, mentionnant 07.1999. Le colis avait donc bien été réexpédié à Saint-Riquier, en juillet  » . A-t-il été réceptionné, au cœur de l’été, par quelqu’un qui ignorait tout de son précieux contenu ? Personne ne sait. Ce qui est sûr en revanche, c’est que Nithard est désormais traité « en majesté » à Saint-Riquier, labellisé Centre culturel de rencontre grâce à un projet autour « des écritures à l’ère du numérique ». Hommages, expos, visites le mettent à l’honneur, tandis que son squelette est présenté dans le bureau de l’abbé. «  Pour l’instant nous ne lui consacrons qu’une petite pièce mais nous travaillons sur un projet de centre d’interprétation entièrement consacré à cet illustre personnage.  »

Parallèlement, des recherches ADN seront effectuées dans un laboratoire de Lyon. Mais cette fois, Anne Potié prendra toutes les précautions nécessaires…

Article paru dans La Voix du Nord
le 10 juillet 2016
Anne Tomczak

Extrait du journal de France 3, 9 mars 2012


Extrait du reportage, L'Europe avant l'europe - Les Carolingiens 
(29 juin au 29 septembre 2014)