La mémoire et l’oubli…

Entretien avec Faika Medjahed, le jeudi 18 mai 2017
 

Commençons par le commencement : qu’est-ce que la psychanalyse ? Le dictionnaire Larousse en donne la définition suivante : « méthode d'investigation psychologique visant à élucider la signification inconsciente des conduites et dont le fondement se trouve dans la théorie de la vie psychique formulée par Freud. »

En accueillant du 22 avril au 19 mai 2017 la psychanalyste algérienne Faika medjahed, l’Abbaye royale de Saint-Riquier s’est ouverte à un temps différent, celui de la mémoire  et des effets paradoxaux et contradictoires du temps dans l’inconscient.  Disons-le franchement, la psychanalyse intrigue, déroute et suscite beaucoup d’idées préconçues, des images toutes faites et souvent mal faites. Parmi celles-ci : l’image du psychanalyste cérébral, peu disert et difficilement intelligible. Alors, une psychanalyste en résidence, ça donne quoi ?

En arrivant à l’Abbaye, le projet de résidence de Faika, était : « la sexualité féminine en Algérie ». Un sujet difficile pour une discipline qui est loin de faire l’unanimité en Algérie. Mais voilà, la vie est pleine de surprises et Faika, de nature curieuse et sensible, n’a pas hésité à se mettre à l’écoute de l’esprit des lieux. C’est ce dialogue avec l’espace et le temps d’ici, à l’origine d’un nouveau projet de résidence intitulé « Le temps de la psychanalyse en Algérie », que j’ai eu le plaisir de découvrir en compagnie d’une femme peu ordinaire.

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Ariane Kveld Jaks : Faika Medjahed, qui êtes-vous ?

Faika Medjahed : Une psychanalyste algérienne ! Je travaille à Alger et suis en lien avec nombre de psychanalystes français. J’appartiens aussi à la Fédération des Ateliers de Psychanalyse.

AKJ : Devenir psychanalyste, c’était un rêve d’enfant ?

FM : Oui et non. Le désir d’écriture est probablement le plus ancien. Ensuite, une orientation professionnelle vers la médecine dentaire – une erreur d’aiguillage que j’attribue au désir de révolte envers l’autorité paternelle – puis un cursus en éducation sanitaire.

AKJ : Mais alors, la psychanalyse ?

FM : Par les chemins détournés !

AKJ : C’est-à-dire ?

FM : Mon parcours académique m’a naturellement mis en contact avec les femmes de mon pays. J’ai découvert l’ampleur des violences qu’elles subissent quotidiennement. Cela m’a amené à réaliser une enquête approfondie sur ce sujet, qui s’est déployée sur dix années. C’est ce travail d’écoute et de soutien qui m’a ramené progressivement à la psychanalyse.

AKJ : Un long cheminement, en effet ! Est-ce l’empathie qui vous a décidé à franchir le pas vers la psychanalyse ?

FM : Vraisemblablement. Si mon métier sert à quelque chose, c’est bien à cela ! Redonner le goût de vivre aux gens, les aider à redémarrer. Ne pas être indifférent à ce que ressent l’autre.

AKJ : La psychanalyse guérit-elle ?

FM : Non ! Mais elle aide l’analysant à mieux vivre avec ce qui le handicape.

AKJ : Pourtant, la psychanalyse n’est pas tout-à-fait reconnue en Algérie.

FM : C’est un vrai problème. Les psychanalystes algériens pratiquent leur métier dans des conditions difficiles. Il faut accepter les compromis, s’adapter à la situation et être patient.

AKJ : Est-ce que c’est la même situation dans tout le Maghreb ?

FM : Non. L’Algérie a du retard. Je crois que nous avons trop tendance à fabriquer de l’oubli, voire du malheur. Notre pays a eu une histoire mouvementée, belle et douloureuse. Mais c’est toujours le traumatisme que l’on retient.

AKJ : La mémoire est une curieuse « fabrique » !

FM : Elle n’a que trop tendance à nous égarer du côté de l’oubli. Mais le temps est fait de souvenirs aussi.

AKJ : Mais dans ce vaste labyrinthe du temps, entre fantômes et héros, il y a aussi le temps de sa propre vie ?

FM : Heureusement ! Mais cela reste exceptionnel que de pouvoir vivre pleinement le temps de sa propre vie. J’ai coutume de dire, mettons le temps qu’il faut, pourvu qu’on y arrive.

AKJ : Le temps, c’est une empreinte forte dans votre travail et votre vie, n’est-ce pas ?

FM : Le temps pour moi, c’est « Les montres molles » de Dali ! Le temps de la vie humaine est encombré de mesures, c’est une source d’angoisse. Mais il y a aussi le temps capté par le souvenir, la mémoire qui persiste en nous. Un temps plus fluide et qui s’éprouve mieux.

 

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AKJ : Justement, le temps à l’Abbaye royale de Saint-Riquier, est-il si différent de celui vécu à Alger ?

FM : Oh que oui ! C’est d’ailleurs ce qui m’a incité à repenser mon projet de résidence. A l’Abbaye, toutes les histoires, les légendes, les présences, m’ont assailli. J’ai eu envie de mettre de la vie autour de la mort.

AKJ : Justement, le « Temps de la psychanalyse en Algérie », comment s’est-il imposé à vous ?

FM : J’ai été frappée par la temporalité de ce lieu à l’histoire si ancienne et si riche. Tout ici parle de création, de beauté, de partage des savoirs. L’énergie créatrice est palpable, envoûtante. On peut s’y perdre, le temps a laissé beaucoup de traces à l’Abbaye.

AKJ : Mais le temps de la psychanalyse, comment peut-il rencontrer celui de l’Abbaye ?

FM : Par étapes ! Du temps traumatique à celui du souvenir, puis celui plus insaisissable de l’Abbaye. Toutes ces temporalités vécues à des rythmes différents, cela m’a donné l’envie de réfléchir sur ce qui fait que la psychanalyse est si « éparpillée » en Algérie.

AKJ : Et cette résidence, que vous a-t-elle apportée ?

FM : Beaucoup de bonheur et de belles découvertes. Les lieux, l’histoire, le magnifique Parc avec son druide*, les espaces d’exposition, l’Arbre de la connaissance dans le cloître. Mais surtout les gens, c’est vraiment un lieu de rencontres ici. Quelle richesse ! Et toute cette beauté, ça donne le vertige. J’ai reçu un accueil formidable à l’Abbaye et ai travaillé dans d’excellentes conditions. Merci du fond du cœur à vous tous.

 

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AKJ : Merci à vous aussi, ça fait chaud au cœur. En rentrant à Alger, que ramènerez-vous dans vos bagages ?

FM : L’apaisement. Mais aussi, une invitation à se dépasser.

 

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Ariane Kveld Jaks

 

*Gilles Détrée, le jardinier de l’Abbaye, amicalement surnommé le druide!


 

Pour en savoir plus sur Faika Medjahed :

 

Biographie Faika Medjahed:

 

  • Psychanalyste, thérapeute de famille et animatrice de groupes d'analyse de la pratique(GAP)
  • Formatrice à l’association des enfants et adolescents en difficultés (ARPEJ) Blida, Algérie 
  • Membre d’un groupe de lecture de textes psychanalytique  Alger 
  • Secrétaire des séminaires psychanalytiques semestriels au CHU de Bab El Oued Alger
  • Participe aux Rencontres de CRIEE,  à  Reims France 
  • Participe  au séminaire sur "Dostoïevski où la clinique de la folie", animé par le psychanalyste par Heitor de Macedo à Paris, 
  • Participe au séminaire « Contes et psychanalyse » animé par Anna Angelopolous à Paris 
  • Membre de la Fédération des Ateliers de Psychanalyse Paris France
  • Participe aux débats dans les médias sur la question de la violence ciblant les femmes.
  • Coordonne la première enquête algérienne sur les violences contre les femmes
  • Réalise 15 documentaires d’éducations sanitaires à la télévision algérienne « Saha Hia Essah »: l''Essentiel c'est la santé
  •  Membre de l’association d’écriture féminine le « groupe Aïcha » Alger
  • Membre du groupe rédactionnel du magazine parental « Oussra », dirigé par le Pr en psychiatrie Horia Salhi
  • Participe à l’élaboration d’un guide à l’intention  des femmes victimes de violence 

 

Publications Faika Medjahed :

 

  • «La sexualité des adolescents » séminaire d'Heitor de Macedo sur «Dostoïevski où la clinique de la folie »
  • «Le collectif contre le désespoir et la solitude » au colloque de la Criée 2016
  • « La sexualité féminine » séminaire d'Heitor de Macedo sur « Dostoïevski, ou la clinique de la folie » 2014
  • «Les addictions aux jeux vidéo, la drogue et le sexe » université de Boumerdes Algérie 2013
  • «Les transmissions de la psychanalyse en Algérie », Colloque de la Criée 2012
  • « L’économie au regard du genre » CREAD à l’université de Bouzerah Alger 2011
  • «Le stress» université de Boumerdes Algérie 2010
  • « Santé des femmes en Algérie » 11émé Rencontres Internationales Femmes et Santé, Bruxelles/Belgique 209
  • « Les Pathologies Gynécologiques de la petite fille et de l’adolescente », INSP, Alger, 2008
  • « L’accès des femmes aux soins » INSP, Alger, 2007
  • « La Contraception En Algérie » INSP, Alger, 2006
  • « Résultats de l'enquête nationale sur les violences à l'encontre des femmes » INSP, Alger, 2005
  • « Transectorialité et Prise en Charge des Femmes Victimes de Violences ».INSP, Alger, 2004
  • « Folies au Féminin »INSP, Alger, 2003